RECUEIL - Pour une éco-cosmogonie : Jacques Réda, "Leçons de l'Arbre et du Vent"

Jacques Réda proposerait-il dans ce recueil touffu, à la forme fixe remarquable, laissant imaginer l'étalement des branches et "l'écheveau des racines", de cerner de la façon la plus objective, à la manière de Francis Ponge, l'élément "Arbre", sans jamais céder au didactisme ? Il lui faudrait laisser venir à lui toutes ses manifestations, jusqu'aux plus invisibles ou inaudibles. (Osons ici une interprétation homophonique du titre : "leçons" devenant "le son"). 

Ou, au contraire, est-ce "l'Arbre" lui-même et "le vent" qui dispenseraient à l'humanité - simple auditoire à l'oreille tendue et à l’œil vif - une "leçon", l'enseignement d'une matière arboricole faisant de l'Arbre, métonymie de la nature tout entière, une entité supérieure ? 

C'est en lecteur que le poète nous propose d'observer l'Arbre derrière l'arbre (pour faire référence à la phrase de Pierre Lieutaghi placée en exergue du recueil), cette chose mystérieuse et sensible, à l'origine aussi incertaine que celle de l'humanité, que l'on ne peut appréhender par la seule faculté de la raison, et sans quoi l'espèce humaine ne pourrait survivre. 

Pour Jacques Réda, l'Arbre est comme consubstantiel à l'Homme : "la sève / [...] bat dans nos veines". Plus loin, il insiste explicitement : "L'homme lui-même semble un arbre avec quatre rameaux." Au point, confiera-t-il, de désirer "être un arbre" ; et songeant peut-être à sa propre mort : "Mais mon véritable dessein, je crois le deviner : / Trouver l'endroit où je pourrais enfin m'enraciner". Pour éclairer la partie cachée de l'arbre, il n'est donc pas question de l'isoler du reste du monde, des éléments ("le ciel", "la mer", "le vent") qui l'environnent, et de le séparer "du Tout où nous sommes compris." 

Le poète, en herméneute, nous invite à penser l'Arbre – un "poème pur" déclarera-t-il – ses dynamiques, sa forme noble et sa croissance durable (y compris souterraine) dans une immensité confondue avec celle de l'univers qui est symboliquement "un seul grand poème". 

Très vite pourtant, Jacques Réda nous avertit de la fragilité de la Terre et des Arbres. Se plaçant a rebours des romantiques et des scientifiques modernes, renvoyés en quelque sorte dos à dos, il adopte une posture plus conforme à ce qu'il est, celle de l'ignorant (chère à Philippe Jaccottet) où sa raison obscurcie cherche à lire, et donc à déchiffrer, plutôt qu'à ressentir (l'émotion comme fin) et à comprendre. De là, semble-t-il, naissent le sentiment d'un grand danger – celui du réchauffement climatique ("La Terre exsangue sous un ciel brûlant et convulsé") –, la certitude que les forêts sont menacées ("Mais que peut l'Arbre sous la hache, et la forêt primaire / Contre le feu qu'allume un sicaire, un mégot ?") et que les espèces d'arbres, en particulier les plus rares et les plus majestueuses (le baobab par exemple), doivent être préservées.

Cherchant une raison valable supplémentaire de placer l'Arbre au coeur de notre imaginaire, l'auteur, en spinoziste convaincu, propose d'en faire une divinité ("l'Arbre-Père"), certes difficile à cerner car non-anthropomorphique et décentrée par rapport à l'Homme. Aussi propose-t-il de recommencer de zéro (revenir au commencement, au sens biblique du mot) le récit de l'origine du monde et des choses, hissant l'Arbre et plus largement les forêts - comme Hélène Dorion l'imagine à l'achèvement de son recueil Les Forêts - au statut de mythe : "Où situer le point de départ, dans l'immense / Forêt de l'univers, de l'infime semence / D'où le premier arbre naquit [...]" 

C'est peut-être là que se justifie le mieux, s'il était nécessaire, la fonction du poète qui tente de démêler ou de résoudre par le détournement de ressources culturelles (la mythologie grecque, les fables de La Fontaine) et scientifiques familières (Newton et la pomme, les mathématiques : "l'algèbre parfois s'accorde avec la lyre") les mystères de l'Arbre, "sa propre équation" et sa place semble-t-il si centrale, si déterminante aussi, dans notre univers. 

Il en est de même pour "le Vent", avec qui l'Arbre "s'orchestre" et dont le poète énumère succinctement d'abord, dans de délicieux intermèdes (le poème XXIII et XLVIII), les caractères et la symbolique, complétant ainsi les premières impressions constitutives de ce que l'on serait tenté de nommer une éco-cosmogonie : "Je lis dans sa ramure nue, et comme à livre ouvert, / L'ardu raisonnement qu'il inscrit au tableau céleste [...]". 

Dans le récit du poète qui secrètement entend sa voix, l'Arbre est le seul vrai être éternel. Il "n'expire jamais." 

Serait-ce par lui que passerait notre salut ?

David Dielen

Jacques Réda, Leçons de l’Arbre et du Vent, Gallimard, NRF, 2023, 135 pages. 


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