
Même s’il s’en défendrait sûrement, Pierre Vinclair nous livre ici une belle illustration de ce qu’est l’éco-poésie, sa singularité comme son importance dans le champ même de la littérature.
Notons en préambule que sur le plan des choix éditoriaux, et comme nous y ont habitué les éditions Klincksieck, le papier, agréable au toucher, comprend de superbes photographies de Byung-Hun Min en noir et blanc, et en tirage argentique, dont l'une figure en couverture. Notons ensuite l’architecture particulière de l’ouvrage. Pierre Vinclair réussit le tour de force de combiner dans un seul mouvement réflexion sur l'écriture et création poétique qui illustrerait bien la théorie de la pratique de Pierre Bourdieu.
L'ouvrage est divisé en deux ensembles : le premier (lui-même subdivisé en quatre chapitres) constitue un round d'échauffement où l’auteur présente sa démarche et montre comment il travaille sa matière ; le deuxième, constitué de 17 poèmes, est à la fois l'application de la méthode et l'aboutissement du processus d'écriture décrit dans la première partie.
Tout au long de l’ouvrage, Pierre Vinclair réfléchit ainsi à la question de la forme, non pas dans une perspective formaliste hors-sol (encore que, puisqu'il est question d'oiseaux !), mais en relation avec un problème concret lié à son sujet : quel "espace énergétique" (p. 93) créer pour saisir la vérité des oiseaux et leur monde inconnu mais aussi pour protéger ceux-ci à l'heure où se poursuit, à un rythme effréné, la 6e extinction de masse ? Si l’on entre un peu perplexe dans le texte, l’on en ressort avec le sentiment d'avoir saisi quelque chose qui relèverait de l'inconnaissable.
La première partie du livre est hybride. Avec un plaisir certain, l’auteur y entremêle plusieurs genres. Il s’agit d’abord d’une sorte d'anthologie puisque l'auteur convoque au fil des pages les poètes qui l'aident à formaliser son projet d'écriture : Edgar Poe et son corbeau traduit par Baudelaire et Mallarmé, Fabienne Raphoz, Marielle Macé, Francis Ponge, Thom Van Dooren, Henri Michaux, Philippe Jaccottet, Jacques Réda, Saint-John Perse, Emily Dickinson, John Keats, Charles Baudelaire... Les écologues tels qu'Aldo Leopold ou Vinciane Despret viennent également enrichir sa réflexion.
La première partie tient également du traité d'ornithologie car l’auteur distille au fur et à mesure de nombreux représentants de ce catalogue extraordinaire qu’est celui des noms d'oiseaux dans lequel tout poète peut se plonger avec délice pour en extraire un matériau sans fin, depuis les classiques mésange, colombe, pinson, corbeau, hirondelle ou bergeronnette, jusqu'aux composés rouge-gorge, foulque macroule, pie-grièche, grive musicienne, Hypolaïs polyglotte, fuligule morillon, grèbe huppé, cygne tuberculé, faucon crécelle, et bien d’autres encore.
Enfin, et peut-être surtout, cette partie tient du discours de la méthode. Pierre Vinclair réfléchit à voix haute à la question de la forme et partage des extraits de poèmes repris dans la deuxième partie de l’ouvrage. Il se livre à une expérience d'écriture, celle de l'improvisation, dont l'intérêt, du moins du point de vue formel, ne réside pas tant dans le désir, utopique, de reproduire (ou d’imiter) les sonorités jazzistiques des oiseaux (ce qui ne peut produire, selon ses termes, que du "mauvais stand up", p. 102) que dans la tentative d'̎improviser un dialogue avec [eux]" (p. 109).
Les 17 poèmes qui résultent de cette approche tentent d’élaborer un "portrait en médaillon" (p. 94) de ces êtres qui en réalité restent insaisissables. S’il est en effet envisageable d’interagir avec les animaux terrestres, ne serait-ce qu’à travers la pratique de la chasse - il faut lire à ce propos les pages superbes que Philippe Descola consacre aux stratégies des Indiens Achuar pour séduire les animaux qu'ils chassent - avec les oiseaux, il n’y a point de rencontre (au sens du dialogue) possible : "Leur monde est étanche à notre langage", "et nous sommes impuissants [...] à toucher ce sillage" (122). "Ils disparaissent, donc, ne nous laissant [...] que / le chant des rescapés" (122). On peut bien leur donner tous les noms que l'on veut, et les ornithologues ne s'en privent pas, "L'oiseau ne demande pas son nom" (p. 124), "ce nom / ne touchant pas son référent" (p. 123).
Malgré cette impossibilité, et comme pour la contrebalancer, Pierre Vinclair persiste à tenter de leur construire un "nichoir symbolique" (p. 92).
C'est ici que les photographies de Byung-Hun Min prennent tout leur sens : elles n'"illustrent" pas les textes ; elles sont, littéralement, des nichoirs à oiseaux : "J'ai regardé les oiseaux par la fenêtre de la photographie ; / Ils nichaient / mais dans un coin de l'image, comme s'ils / essayaient de ne rien imprimer" (p. 121).
Les photographies sont en outre un refuge où les oiseaux peuvent se cacher afin d'"échapper à notre perception / et à nos phrases et aux institutions / qui autorisent la chasse / et le confit de canard / pour s'engouffrer dans le hors cadre / du réel tout / nu ou nous ne descendrons pas les tuer" (p. 131). Et si les oiseaux sont irrémédiablement "loin de nos mots" (p. 121), l'image permet de nous en approcher. Malgré le noir et blanc de la photographie, ils crèvent la page au premier coup d'oeil.
L'écriture elle-même est aussi un nichoir permettant d'"[a]ccueillir dans le poème quelque chose du chant d'oiseau" (p. 102). On comprend alors que Pierre Vinclair ait eu le désir de convoquer le jazz (et sa figure tutélaire, Charlie Parker, surnommé 'Bird' par ses collègues en raison de son goût prononcé pour le poulet), et d’imaginer improviser avec eux, ou comme il l’écrit lui-même de "jouter avec l'imprévisible altérité" (p. 103).
Si le mouvement de l'improvisation qui façonne les poèmes reste pour l'essentiel invisible au lecteur, en revanche, dans les deux derniers textes (p. 136-137), l’alternance de vers en caractères romains et d’autres en italiques introduit des chants et contrechants dans l'écriture, laissant persister l’idée, et contre toute attente, qu’il serait possible d’improviser un échange avec les oiseaux et finalement de faire que le dialogue poétique soit possible. Évidemment, c’est une illusion de courte durée. Mais peu importe, car ça "sonne" bien.
Ludovic Tournès
Pierre Vinclair, Byung-Hun Min (photographies), Birdsong, Éditions Klincksieck, 2026, 166 pages.
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