
Quand elle touche à la question du chœur, la littérature revient à l’une de ses plus anciennes sources, celle d’une scène où se composent des voix. Même si elle le fait avec simplicité et retenue, Louise Pommeret s’y est risquée dans La vie fragile, texte qui tremble entre le roman et le poème. L’histoire d’une ancienne ferme y est racontée. D’abord celle de trois générations de paysans, les naissances et les morts qui les accompagnent, le tout pris dans la grande folie des deux Guerres, l'impossible deuil des morts. C'est aussi l’histoire de ceux qui rénovent les vieilles bâtisses abandonnées par la déprise, du fait des séparations, des vies déchirées, et du départ des refugiés dans des pays préservés, à l'écart des conflits. Dans ce contexte sombre, la soi-disant modernité s'étend partout, la maison est détruite pour faire place à l’autoroute, la longue mémoire des hommes et des choses est anéantie par les machines destructrices.
Le poème résiste cependant et s’écrit sous la plume sensible de Louise Pommeret. Celle-ci suit la trame des instants vécus sur plus d’un siècle par ceux qui ont eu en partage, en commun, ce même lieu aujourd'hui disparu. C'est une poésie des amours et de leurs suites amères, des naissances, des enfances en symbiose avec les choses les plus simples : les cris de joie, de rage ou de désespoir, les rêves aussi. Par de brèves évocations, et un style elliptique glissant à travers l’amas des années, la poète ressuscite ces émois éphémères que les vies humaines sèment dans le ciel de la mémoire, véritable constellation des sentiments les plus poignants qui s’espacent et dérivent avant qu’un autre jour ne se lève.
Mais quelles sont ces voix qui peuvent dire, s’unissant en chœur, cette vivante pensée, cette âme plurielle d’humains et d’animaux, d’animaux et de plantes, de plantes et d’eaux, qui forme un lieu habité et qu’on écrase sous le goudron des routes ? Ces voix, Louise Pommeret a jugé qu’elle ne pouvaient être humaines. Elle a composé une chorale sans parole, à qui elle prête ses mots, les mots de la poète. Rien à voir avec une fable où les animaux sont le miroir de la société des hommes. Ici, c’est l’humanité qui tend l’oreille au murmure intime des êtres à l'écart des humains. Et ce qu’ils ont à dire, juge la poète, relève de la tragédie : les conséquences des lois insensées et "insensibles" en particulier liées à la guerre, à l'industrie et à la technique, enclenchant des mécaniques où les vies sont sacrifiées. Les vies les plus nues, les plus fragiles.
Fragiles, ces vies le sont doublement. Elles sont victimes de l’Histoire qui inexorablement fait du monde une "chose" artificielle et fonctionnelle, violant toujours davantage la vie profonde des êtres. Mais elles sont aussi soumises, parce qu’elles sont tout simplement des vies mortelles, à un grand maître : le temps inflexible qui les emporte. Tout le livre se déroule dans le suspens d’une seule nuit, la dernière avant la venue de la mort, une nuit que l’écriture tente d’étirer autant que possible, mais en vain. Le temps de l’imminence tragique, comme un piège auquel l’on n’échappe pas, c’est aussi celui de cet amour dans la disparité des âges, qui viendra inexorablement à disparaître trop tôt et à manquer. C’est encore celui de la fin des campagnes, une civilisation que des générations entières ont cherché à transmettre et qu’on étouffe et fait disparaître, à coup d’engins, de petits chantiers en petits chantiers. Mais si Louise Pommeret écrit ce poème de la dernière nuit, l'ultime nuit, l’angoisse, omniprésente dans le recueil, est pourtant vaincue.
Elle est vaincue par la présence providentielle du vivant et de la nature : l’arbre et l’oiseau, la mousse et les ronces, le ver, l’araignée, le crapaud, l’eau qui s'écoule, la luciole qui brille, le chevreuil qui passe, les pierres, celles dont on fait les croix et les bâtiments des fermes. Pour qui sait s'approcher au plus près du vivant et lui porter attention, l’angoisse magiquement se dissipe, le sentiment de solitude s'évapore, au profit d'une lumière timide d'abord comme celle de la luciole, puis confondue au rayonnement indicible de la Terre. Ces sont ces rayons vainqueurs, survivants de toute tragédie, que la poésie quiert tandis que meure tout ce qui n'en contient pas, le réel sombre, obscur. Ainsi, demeure le chœur profond, le tissu de ces voix qui n'est autre que le chant de la Terre. C’est un peu de ce chant que Louise Pommeret aura su saisir dans ce recueil.
Jean-Marc Ghitti
Louise Pommeret, La Vie fragile, Éditions du Chemin de fer, 2025, 136 pages.
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