RECUEIL - Les secrets de la vie sauvage : [Traduction Cécile A. Holdban et Thierry Gollybœuf] Mary Oliver, "Amérique primitive"

Peu d’entre nous probablement, ferons un jour l’expérience du monde animal comme a pu le faire Mary Oliver, avec tant d’énergie, de présence et de précision, au point de croire lui appartenir, d’en être elle-même une créature, innocente et dévouée, un animal comme un autre, pouvant même communiquer avec ses frères, par la parole et par la pensée, et surtout, par la poésie.

Sous l’apparente simplicité de sa langue qui peut sembler un peu naïve de prime abord, elle délivre des visions singulières et toujours lucides, parfois tranchantes, comme détachées du réel dans lequel elle se fond, disparaissant au profit du grand Tout et des petits détails qu’elle observe, étudie, décortique, et qu’elle ne cesse de vouloir comprendre et décrire. Si elle semble se réjouir d’avoir percé quelques mystères de ce monde sauvage dans lequel on devine qu’elle passe la plupart de ses journées, on comprend qu’elle accepte aussi que d’autres lui échappent, en particulier lorsqu’il s’agit des humains qui restent toujours un peu en arrière-plan, comme des silhouettes floues, dans l’ombre d’un monde qui s’agite au loin. Leurs apparitions sont souvent anonymes ou évasives, et lorsque certains sont nommés, c’est pour évoquer leur disparition ou leur perte à travers des faits divers marquants, qui révèlent un système que Mary Oliver tient à distance, dans une écriture différente des poèmes que lui inspirent la nature, une forme plus directe, presque journalistique. 

Mais dès que son regard se porte à nouveau sur la forêt, la flore et la faune du terreau foisonnant qu’elle arpente parfois jusqu’à la nuit, sous une lune plus rayonnante que le soleil, elle exprime une joie et un émerveillement toujours renouvelés pour révéler les mystères de cette nature primitive et de ses habitants dont elle comprend instinctivement le langage. Parmi eux, on rencontre hibou, renard, lynx, aigle royal, meute de loups aujourd’hui disparus, vache donnant naissance à des petits en rêve, requin bleu, phoques, héron, grands vautours surnommés papillons noirs, merle d’Amérique, corbeau, serpent, canards branchus secouant leurs crêtes, biche luisante, cerf en train de boire dans des eaux basses et violettes… et comme le poisson une fois l’avoir mangé, la chèvre (le dieu-chèvre) qu’elle voit dans un rêve ou le miel qu’elle avale et dont elle remonte le courant jusqu’à l’abeille, la chèvre ou le poisson, grâce à l’écriture qui restitue ses visions nocturnes ou réelles, elle rentre dans la peau de l’animal qu’elle met en scène, elle devient lui ou son élément.

"[…] Maintenant la mer 

est en moi : je suis le poisson, le poisson 

scintille en moi ; nous nous sommes 

relevés, enchevêtrés, certains de retomber 

dans la mer. Avec la douleur,

la douleur et encore la douleur 

nous alimentons cette intrigue fiévreuse, nous sommes nourris 

par le mystère" (p. 79)

Dans ce mystère qui lui résiste et qu’à la fois elle cultive, qu’elle respecte et célèbre, les animaux, les éléments, les arbres ou les plantes n’ont presque plus de secrets pour elle puisqu’elle les entend, les comprend et leur parle à son tour, s’adressant fréquemment à eux sous forme de dialogue, consciente de parler au vivant : 

"Mais ce sont ces forêts que tu aimes, 

où le nom secret 

de chaque mort est une vie nouvelle – un miracle 

qui n’est sûrement pas l’œuvre d’un simple mouvement

mais d’une reconstitution dense et ardente. Ce ne sont 

ni la tendresse, ni la nostalgie, mais l’audace et la force 

qui font s’écouler la cascade gelée, le passé. 

Fougères, feuilles, fleurs, les derniers raffinements 

Subtils, élégants et reposants, attendent 

De s’élever et de s’épanouir. 

Ce qui trace le chemin n’est pas nécessairement beau." (p. 67) 

On perçoit aussi dans cet extrait adressé à un "chou puant", la dimension profondément métaphysique de sa poésie : à partir de situations simples, d’anecdotes ou d’instants en apparence anodins, comme ici au cœur de l’hiver où l’on sent poindre une impatience pour les beaux jours à venir ("Printemps" est d’ailleurs le titre du poème qui vient juste après), elle suit le fil d’une intuition qu’elle laisse librement se dérouler, dans la forme comme dans le ton, pour évoquer le cycle des saisons et celui entre vie et mort ; la magie du vivant, de ses forces et de ses courants ; la présence probable d’une supériorité divine, et conclue dans le tout dernier vers, avec une élégance aussi ombrageuse que limpide, comme c’est souvent le cas dans ses poèmes. Car elle maîtrise l’art de la chute, offrant des dénouements puissants qui viennent clore ses méditations dans un tour de passe-passe qu’on ne peut voir venir et qui nous force, une fois le dernier vers posé sous nos yeux, à y rester un moment pour tenter d’en extraire la substance.

Et comme elle célèbre le monde animal et végétal, elle s'attache aussi à ce qui hante son monde nocturne — ses rêves qu’elle écoute et restitue, dont elle nous partage des fragments détaillés ou qu'elle évoque plus simplement — ; comme à tout ce qui éveille les sensations — lumières, odeurs, couleurs, textures, brillances — ; ainsi qu'à ce qui se réfère au corps, ses postures, ses mouvements, à sa place dans l'espace qui l'entoure. Ainsi, en se fondant dans les éléments, Mary Oliver s'inscrit avec eux dans un Tout plus grand.

"Je lève mon visage vers les pâles fleurs 

de la pluie. Elles sont aussi douces que du lin, 

aussi propres que de l’eau bénite. Pendant ce temps 

mon chien s’élance, la truffe dans les feuilles tassées 

dans les tunnels humides et mystérieux. 

Il dit que désormais les odeurs s’exhalent 

intenses et vivaces ; il dit que les bêtes 

se réveillent à présent pleines de graisse, 

de sueur du sommeil, d’extrémité de rêves. La pluie 

frotte ses mains luisantes sur tout mon corps. 

Mon chien se retourne et aboie à tout rompre, il dit 

que chaque corps secret est le plus précieux des conseillers, 

avec au fond de la terre noire des pépites de joie 

encore fumantes !" (p. 68) 

On notera ici, pour la conclure, la qualité de la traduction qui délivre des images et jeux sonores précieux, avant de s’offrir un dernier extrait pour la route qui mène vers cette Amérique primitive

"[…] Ce que

      nous savons : le temps

           nous frappe tous comme une houe

 de fer, la mort

      est une paralysie. Ce à quoi

           nous aspirons : la joie

                avant la mort, les nuits

dans le fossé – tout le reste

      peut attendre mais pas

           cette poussée

                de la racine 

du corps. Ce que

      nous savons : nous sommes plus

           que du sang — nous sommes plus 

que notre faim et pourtant 

nous appartenons

      à la lune et quand les étangs

           s’ouvrent, quand l’incendie

                commence, le plus 

réfléchi d’entre nous rêve

      de se précipiter

           dans les pétales noirs

                dans le feu, 

dans la nuit où le temps gît en pièces 

dans le corps de l’autre. » (p. 73, "Floraison")

Mélanie Cessiecq-Duprat 

[Avant-propos, traduction : Cécile A Holdban et Thierry Gollybœuf], Mary Oliver, Amérique primitive, Éditions Poesis, 2026, 128 pages.


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